Entre l'enclume de la guerre et le marteau de l'extrême droite, se trouve une Europe fragilisée

Avec leurs bons résultats aux récentes élections, Jimmie Åkesson (Suède) et Giorgia Meloni (Italie) pourraient entrer au gouvernement de leur pays respectifs, à l’image de Viktor Orbán (Hongrie) et Mateusz Morawiecki (Pologne) -
Suite au triomphe, en Italie, d'une coalition menée par un parti postfasciste, la presse internationale s'interroge sur les conséquences de la montée des partis d'extrême droite sur le continent, et de leurs attitudes vis-à-vis du projet européen notamment au vu de la guerre russo-ukrainienne qui fragilse de plus en plus le continent.
La leader du parti postfasciste Fratelli d’Italia devrait prochainement prendre les rênes du pays, une première pour un “gouvernement d’un Etat membre fondateur de ce qui est devenu l’Union européenne”, mais pas un cas isolé parmi les Vingt-Sept, rappelle le journal La Libre.
En effet, “dimanche dernier, l’Italie est entrée dans le petit groupe des pays membre de l’UE désormais dirigés par l’extrême droite et qui, outre la Suède, compte déjà la Pologne et la Hongrie”, souligne Public Sénat.
Mais cette fois la situation est différente : “c’est désormais un pays poumon du projet européen qui cède aux sirènes brunes du national-populisme”, s’alarme Paul Quinio dans son éditorial pour Libération.
Il Folgio écrit quant à lui “C’est Giorgia Meloni qui l’emporte, les nationalistes qui s’imposent et les europhiles qui reculent : le reste compte peu”. Une inquiétude partagée jusqu’aux Etats-Unis où CNN déplore l’élection du “gouvernement le plus à droite depuis l’ère fasciste de Benito Mussolini”.
Après la Suède, l’Italie
Pour La Libre, “il est des signes qui ne trompent pas. Les félicitations les plus chaleureuses adressées [aux vainqueurs des] législatives italiennes sont venues des formations d’extrême droite et de droite nationaliste”.
“Le Rassemblement national et Eric Zemmour en France, le Vlaams Belang, mais aussi la N-VA en Belgique, Geert Wilders et Thierry Baudet aux Pays-Bas, l’AfD en Allemagne, les nostalgiques du franquisme de Vox en Espagne… ont affiché leur satisfaction”, énumère le quotidien belge.
De nombreux médias européens dressent le parallèle avec les récentes élections suédoises.
“L’ascension de Giorgia Meloni accompagne celle de Jimmie Åkesson, le leader de la formation d’extrême droite les Démocrates de Suède”. Son parti est en position de force dans les tractations avec les conservateurs pour tenter “de former un gouvernement à l’issue des élections du 11 septembre [dernier]”, note ainsi La Croix.
Le média liste d’ailleurs des similitudes entre les dirigeants italien et suédois : “ils ont presque le même âge (elle a 45 ans, lui 43). Ils affichent le même soutien à l’Otan. Leurs priorités se rejoignent : souverainisme, lutte contre l’immigration, préservation des traditions”.
Droits et libertés menacés
Après ces deux résultats, Le Soir s’interroge : “l’implacable victoire de Giorgia Meloni marque-t-elle une irrésistible poussée de l’extrême droite sur le continent européen ?”.
“Si l’on dézoome et que l’on observe les résultats des derniers scrutins dans une poignée de pays européens, la présence de l’extrême droite reste modeste au sein des parlements”, tempère le journal belge. A
Avant d’indiquer toutefois que “deux pays explosent les compteurs” : la Hongrie et la Pologne.
Selon des experts européens Il faut également évoquer mesures prises à l’encontre des droits et libertés” dans l’Union européenne, et particulièrement dans ces deux Etats membres.
Par exemple à Budapest, les rouages de la démocratie – fonctionnement constitutionnel, système électoral, indépendance de la justice, conflits d’intérêts, pluralisme des médias – sont attaqués. Tout comme une multitude de libertés.
A Varsovie, “attaques sur les médias étrangers (et notamment américains), contre l’indépendance de la justice et grignotage systématique des droits des minorités sont devenus une constante de ce gouvernement”, liste un quotidien belge.
Côté américain, CNN note des similitudes avec un autre homme politique : Viktor Orbán “ressemble beaucoup à [Donald] Trump durant [ses] discours” tandis que le président polonais Andrzej Duda est “un autre favori” de l’ancien président des Etats-Unis [CNN].
Une extrême droite unie ?
“Au regard des récents bouleversements politique en Italie et en Suède, un front eurosceptique peut-il s’ouvrir au sein de l’Union ?”, se demande Public Sénat.
“Plus que jamais nous avons besoin d’amis partageant une vision et une approche communes de l’Europe”, tweetait dimanche Balázs Orbán, conseiller politique du Premier ministre hongrois.
Pour Il Foglio, “l’Italie de l’après-25 septembre, c’est une Italie qui s’apprête à devenir le porte-étendard d’un nouvel ‘euroscepticisme-européiste’ articulé autour d’un objectif affiché : tout faire pour que le processus d’intégration européenne aille de l’arrière plutôt que de l’avant”.
Pourtant la situation n’est pas si simple. “Il y a toujours eu une mauvaise coordination des extrêmes droites au sein du Parlement européen. On en revient au fait que ce sont des nationalistes, et qu’ils sont mus par un égoïsme national qu’ils n’arrivent pas à dépasser”, explique Nicolas Lebourg, chercheur au Centre d’études politiques de l’Europe latine à l’université de Montpellier et au CNRS cité par Public Sénat.
Si les eurodéputés de Fratelli d’Italia et les Démocrates de Suède siègent au groupe des Conservateurs et réformistes européens (CRE), ceux du Rassemblement national ou de la Ligue de Matteo Salvini sont membres d’Identité et Démocratie (ID).
Du côté de Rome non plus, l’idée d’une alliance européenne n’est pas évidente : “pas de menace d’Italexit. Aucune allusion à une sortie de l’euro. L’équipe de Meloni entretient des contacts avec celle du Premier ministre sortant Mario Draghi, artisan du rapprochement entre Rome et Bruxelles, d'après La Croix.
Le journal ajoute que “Rome n’a pas les moyens de se passer des milliards du plan de relance et que Bruxelles n’est pas prête à se lancer dans des condamnations sans contenu, alors que l’Europe s’apprête à vivre un nouveau test de solidarité, cet hiver, en pleine crise de l’énergie”.
Guerre ukrainienne et l'extrême droit... positions mitigées
Le seul point de divergence quant aux objectifs et aux programmes des partis européennes d'extrême droite serait leur positions vis-à-vis de la guerre russo-ukrainienne.
En Italie, Matteo Salvini avait tweeté le 3 septembre 2022: "Les sanctions [contre la Russie] fonctionnent-elles ? Non".
Grand admirateur de Vladimir Poutine, le chef de la Ligue multiplie les attaques contre les mesures prises à l'encontre de la Russie par l'Europe depuis le début la guerre en Ukraine.
"De toute évidence, quelqu'un en Europe fait un mauvais calcul : il est essentiel de repenser la stratégie pour sauver les emplois et les entreprises en Italie", a-t-il lancé.
Un jour plus tard, lors d’un débat dans le cadre du Forum Ambrosetti, à Cernobbio (Italie du Nord), Matteo Salvini est revenu à la charge à l'occasion d'un discours certes plus nuancé, mais qui n'a pas manqué d'embarrasser Giorgia Meloni, son alliée et rivale.
"Si nous voulons aller de l’avant avec les sanctions, faisons-le, nous voulons protéger l’Ukraine, mais je ne voudrais pas qu’au lieu de nuire aux sanctionnés, nous nuisions à nous-mêmes."
À ces mots, Giorgia Meloni a préféré baisser la tête. Une scène qui témoigne de la division qui règne au sein de l'alliance sur le sujet alors que l'ancien chef du gouvernement italien, Silvio Berlusconi, a créé la polémique en déclarant que Vladimir Poutine avait été "poussé" par sa population à envahir l'Ukraine, avant de rétropédaler.
En France, l’ancienne candidate à l’élection présidentielle, Marine Le Pen, a pris de nouveau des positions favorables à l’égard de locataire du Kremlin.
La députée du RN a accusé l'Union Européenne de s'entêter dans de "dangereuses postures belliqueuses" vis-à-vis de la Russie.
Prédisant "des difficultés d'une ampleur inégalée" en Europe et notamment en France, sur le plan énergétique entre autres, elle s'est opposée aux sanctions contre le Kremlin.
Ce succès foudroyant de l'extrême droite en Suède en et en Italie qui devrait tomber entre les mains d'une alliance de droite menée par la néofasciste Giorgia Meloni mais aussi en Bulgarie pourraient porter au pouvoir européen une coalition pro-Poutine.